Comme nano
Dans un récent papier déposé sur l'arXiv, base de donnée d'eprints, Charles Tahan propose le terme
de spookytechnology pour désigner les applications de la théorie quantique
de l'information. À l'heure où les premières applications rentrent dans
l'ère industrielle, il
faut se hâter de lancer la machine commerciale avec un terme qui parle au grand
public, comme nanotechnologie, pour remplacer tous ces machins-ci quantiques et
machins-ça quantiques, que sont les ordinateurs quantiques
, la
téléportation quantique
, la cryptographie quantique
,...
Mais, contrairement au terme de nano, Charles Tahan en proposant ce
mot insiste sur deux aspects : il a un sens physique, et il est issu de la
communauté des théoriciens (quantiques) de l'information.
Il enfonce le clou en concluant par :
Spookytechnology will find its place in the increasingly dense line of major
technological revolutions began with the industrial revolution in the
eighteenth century: quantum, info, bio, nano, spooky.
Une idée sinistre
Non seulement ce terme est ridicule, mais il ne répond pas aux objectifs
demandés.
Comment traduire spookytechnology ? Technologie
sinistre ? Technologie qui fait froid dans le dos ? Technologie
étrange ? Bref, rein de très commercial. Le plus commercial, en fait,
c'est garder ce nom de spooky, très Star Wars. Mais avouons que
proposer un terme pour son sens et le garder pour sa sonorité n'est pas
vraiment atteindre l'objectif.
D'ailleurs, d'où lui vient cette idée ? Dans un des plus célèbres
article d'Einstein, Can quantum mechanical description of physical reality
be considered complete?
, coécrit avec Podolsky et Rosen, d'où les dérivés
paire EPR et paradoxe EPR, il est écrit spooky action at distance
pour
parler de la non-localité. Et voilà, rendons à Einstein ce qui ne lui
appartient pas, spookytechnology est là. Quantumtechnology, ça fait XXème
siècle, les lasers et les transistors, c'est pour ça qu'il faut un mot nouveau,
un nouvel emballage — société de consommation, quand tu nous tiens — alors quoi
de plus naturel que de retourner aux sources de la mécanique quantique
?[1]
Enfin, on ne peut qu'être surpris de cette énumération : quantum,
info, bio, nano, spooky
où est étrangement absent le nucléaire, mais où
figure bio, cette discipline au nom ancien et qui malgré cela porte
avec elle les prémisses de technologies futures importantes.
Comme bio
Ce qui unit tous ces machins quantiques, c'est leur utilisation de
l'intrication, de la superposition et de la non-localité de la mécanique
quantique. Si spooky se veut transversal, pour regrouper à la fois des
opticiens, des théoriciens, des personnes issues des matières condensées ou des
télécommunications, des informaticiens et même quelques mathématicien, le cœur
reste quantique.
Pour Philip Ball, qui publie une tribune dans Nature, cette tentative est vaine, pour moi elle peut
même se révéler contre-productive.
C'est de bio, et non pas de nano dont il faut s'inspirer.
Il faut redonner au terme quantique sa signification et la populariser, ce qui
demande évidement un effort accru par rapport à un simple changement de nom
commercial. Si les commerciaux donne des noms de science fiction à des
appareils industriels, c'est leur problème. Celui des scientifiques, ce n'est
pas de trouver un nom capilotracté, c'est au contraire une démarche pédagogique
en expliquant pourquoi la communauté scientifique utilise ces termes, pas en
les cachant au grand public, c'est faire preuve d'une supériorité dont les
scientifiques ne peuvent plus se permettre à l'heure des attaques quelle subit,
notamment celle du dessein intelligent.