Voici un précepte auquel je me tiens : Appuyez-vous sur principes, il finiront bien par céder (Oscar Wilde). Je m'étais imposé de ne pas parler de mon travail, mais ce principe fléchit déjà, voici un aperçu de ma vision de la recherche fondamentale.

Je peux en faire une présentation lyrique : la recherche fondamentale, c'est la nouvelle conquête de l'Ouest. Les chercheurs sont les explorateurs d'un monde inconnu qui se révèle dans des équations quasi-mystiques. Munis principalement de crayons, de papier et d'ordinateur[1] comme outils, ils terrassent des monstres diophantiens, ridiculisent l'éther luminifère, visitent les deux infinis, et tels les roseaux pensants, montent l'échelle de la gloire grâce leurs célèbres interrogations : Can quantum mechanical description of reality be considered complete ?[2]

Un sentiment de plénitude m'envahit chaque fois que je trouve. Cette sensation est assez indescriptible, c'est plus que le sentiment du devoir accompli, je touche le divin : je suis le premier homme qui comprend le fonctionnement d'une partie[3] inconnue[4] de notre univers.

Mais le quotidien du chercheur est assez éloigné de cette image. Voilà le programme typique d'un enseignent chercheur :

  • Enseignement
    • 4h de cours par semaine
    • 4h de préparation de cours
    • 4h liés à l'enseignement : recherche d’exos / corrections / lectures
  • Recherche
    • 2h séminaires ou groupe de travail
    • 12h de vraie recherche : 2 ou 3 après-midi au tableau avec les thésards
    • 8h liés à la recherche : bibliographie + écriture d'articles
    • 5h de mail (1h par jour au moins)
    • 2h au coin café de discussions liées au labo.
    • 8h = un jour en mission (conf, mais aussi réunion, contrat)
    • 4h de réunions diverses

Je suis assez frustré de ne pouvoir m'investir plus dans le cœur du métier. Il en ressort une double insatisfaction[5] : celle de ne pas passer assez de temps à faire de la vraie recherche et celle de ne pas réussir à avancer aussi vite que je le souhaite.

Ces derniers mois, je n'ai trouvé qu'une seule fois, et j'attendais d'avancer un peu plus pour voir si cela valait le coup ou non d'être publié. Depuis c'est un peu le néant, et j'enchaîne les déceptions. Essayez donc d'imaginer celle que j'ai ressentie lorsque que je me suis aperçu que deux chercheurs venaient de déposer un preprint[6] qui expliquait que mon théorème était faux.

Je suis parfaitement au courant du rôle indispensable des erreurs scientifiques, mais j'aurais aimé que cela ne tombe pas sur moi. Mercredi je m'apprêtai à publier un billet intitulé déplaisir contenant ces quelques mots :

Deux chinois viennent de prouver que le seul théorème dont je peux me prévaloir est faux. grrrr.

À la lecture approfondie de leur article, je fus soulagé lorsque je trouvai une erreur triviale. Un soulagement total : j'ai bien dormi la nuit suivante. Cela m'est arrivé pour la première fois et j'imagine difficilement que se soit la dernière. Je goûte ce sentiment comme la douceur qui se cache derrière l'amertume d'une bonne trappiste.

Notes

[1] Les plus riches ont le droit à accélérateurs de particules, des lasers de puissance colossales et d'autres petits jouets sympathiques.

[2] Einstein, Podolsy et Rosen, Physical Review, 47 : 777, 1935.

[3] infime, et je doute même qu'elle soit quantifiable

[4] si ce n'est insoupçonnée

[5] Le tout est une question d'équilibre : je continuerai la recherche tant que la joie, rare mais dévastatrice, sera plus forte que cette insatisfaction, longue et légère.

[6] publication non (encore) approuvée par un comité de lecture. Il y a dans les bases de données de preprints comme l'arXiv de vrais bijoux et du grand n'importe quoi, malgré les systèmes prévus pour éviter cela.