P1000986.JPGL'épais silence du dimanche d'hiver est transpercé par le ronronnement d'une berline qui longe les voies du tram de la rue du Temps. Ses phares projettent sur les façades des ombres fantasmagoriques, des créatures éphémères qui peuplent la nuit. Trois étages plus haut, il contemple. Il sent la chaleur du chauffage qui qui brûle ses cuisses. Il est obligé de mettre de le mettre à fond, l'isolation, décidément, est mauvaise. Le chauffage est surmonté d'une immense fenêtre aux boiseries vieillottes. La vitre est fine, très fine, tant pis pour le réchauffement climatique. Il lui semble qu'elle dégage un léger souffle glacial sur son visage. Il aime cette dualité dans ses sensations. La voiture atteint le bas de la rue, tourne, puis disparaît. Il se retrouve seul. C'est dans son reflet qu'il aperçoit une larme qui hésite à s'échapper du sillon de son œil, à quitter son berceau. Le dernier tram s'ébroue dans un bruit sourd et les crépitements des caténaires, qui, en signe d'au revoir, laissent échapper un éclair. Il cligne des yeux pour se protéger de la violence de la lumière. Le liquide lacrymal prend sa liberté.

Dans son dos, la radio mélancolise :

Une fois au moins dans sa vie,
De préférence la nuit,
Sous la pluie, écouter Chet Baker
Au fond d'une Studebaker signée Raymond Loewy ;
Écouter Chet Baker, pleurer sur tout ce qui s'enfuit
Se dire que c'est fini jusqu'à tout à l'heure.

Quelle langueur pour quelqu'un d'à peine 20 ans...