Comme funnyface,
je trouve qu'énoncer le sujet de ma thèse en société, ça ne se fait pas. Ça
relève de la vulgarité et de la prétention. (et en plus, il n'y a pas Foucault dedans). Mais les gens sont curieux, ils insistent
Allez, Celui, dis-moi le sujet de ta thèse
, alors je suis obligé
d'assurer mes arrières Es-tu bien sûr que tu veux le savoir ?
. Là
j'espère voir poindre une lueur de doute, mais ma question a toujours l'effet
inverse : Bien sûr que je veux savoir !
Erreur fatale, blue screen of the death, Et c'est sur moi que ça retombe, les gens attendent des explications, de la vulgarisation, comme si je n'avais pas dit assez de gros mots comme ça.
Dorénavant, j'ai la solution, je répondrai va voir sur mon blog, y a la
réponse
C'est le niveau 1 de la pédagogie, mais ma vie sociale est à ce
prix-là.
Je fais de la cryptographie, c'est-à-dire coder des messages, les envoyer, les décoder. Le truc important, c'est qu'un espion, s'il a le message codé ne puisse pas le décoder. C'est pour ça que vous pouvez commander mes cadeaux de noël sur Internet sans (trop de) risque.
Mais voilà, il y a une saloperie, il y a un théorème d'impossibilité. C'est
un théorème qui commence par Il est impossible de
; et dans mon cas
c'est Il est impossible de faire un protocole de cryptographie
inconditionnellement sûr
. Au jeu du chat et de la souris, il est impossible
à la souris de trouver un endroit sûr. Ça m'emmerde pour mes cadeaux.
Donc ce qu'on cherche, c'est un protocole où pour l'espion (que l'on appelle
Ève entre nous) il soit très difficile de décoder le message. C'est à dire que
le problème décoder le message
soit compliqué. Ça un vrai truc
d'informaticien, on a des milliers de problèmes qu'on passe notre temps à
trier, à ranger, à classer. Et des classes de problèmes, nous en avons à
revendre. Il y a en tellement, un bestiaire impressionnant, qu'il existe même
un zoo. Il y en a pour tous les goûts : des classes de problèmes
extrêmement simples aux plus ardus.
Les deux classes les plus connues répondent incontestablement aux doux noms de P et de NP. Dans P il y a les problèmes pas trop durs, dans NP des problèmes (que l'on croit) difficiles. La question la plus fondamentale aujourd'hui en informatique, c'est de démontrer que P≠NP.
Une immense partie de la cryptographie actuelle est basée sur un algorithme qui s'appelle RSA (trouvé par Rivest, Shamir et Adleman). Le problème qu'Ève doit résoudre pour espionner la conversation est dans NP. C'est sacrément compliqué pour elle de le faire, même si ce n'est pas impossible.
Un exemple ? Si je vous dit que 159623548 x 5597469526 = 893487945561998248, vous prenez votre calculatrice pour vérifier, c'est facile, la multiplication est dans P. Maintenant, je vous demande de trouver deux nombres à 10 chiffres tels qu'en les multipliant vous obtenez 893487945561998248, c'est une autre histoire, c'est compliqué, c'est dans NP. C'est sur principe que reposent les algorithmes modernes. (À la différence près qu'au lieu d'utiliser des nombres de 10 chiffres, on utilise des nombres de plusieurs centaines de chiffres)
Mais voilà, en 1994, Peter Shor a montré que si Ève avait un ordinateur quantique, alors elle peut facilement écouter les
conversations. Un chat avec un ordinateur quantique, c'est un chat qui coure
plus vite. Il ne fait rien de magique
, rien de plus que ce qu'il pouvait
faire avant, il le fait juste plus vite. Donc ce que j'essaye de faire, c'est
de trouver un protocole, mieux qu'RSA (en tout cas sur le papier) où Ève, même
avec un ordinateur quantique, ne puisse pas écouter la conversation.
Dit comme ça, on dirait que je ne sais pas trop où je vais. C'est faux. Il y
a rarement quelque chose de fondamentalement nouveau en recherche. Je joue au
Légo, j'assemble des briques qui existent déjà, mais à la Celui
,
j'utilise de vieux outils, même si personne ne les utilise de cette manière.
C'est ce qui continue de m'émerveiller, chaque fois que j'ajoute un élément, çà
me donne une idée de comment continuer. De temps en temps, il faut casser un
bout pour le reconstruire différemment, mais la maison immanquablement prend
forme.
Quand on y réfléchis bien, je ne suis qu'un gamin qui continue de jouer au Légo, pour que vous puissiez continuer vos activités d'adultes qui nécessitent le secret. À chacun sa place, et j'aime la mienne.
Ça fait une bonne introduction pour ma thèse, non ?